
— Rebecca Cole. Code Spectre-Sept. Niveau d’accès Oméga.
Le boîtier vibra doucement. Une ligne lumineuse parcourut la surface noire, puis le couvercle se déploya comme une fleur mécanique. À l’intérieur, rien de spectaculaire : une tablette sécurisée, un pistolet compact à carcasse polymère, un badge sans nom, et un mince écouteur translucide.
Je restai un instant immobile, les mains posées sur le rebord du coffre, laissant la Rebecca du bal s’effacer pour redevenir celle que j’étais vraiment.
Le message clignotait déjà.
PRIORITÉ ABSOLUE — GHOST VIPER
CIBLE LOCALISÉE : ASPEN GROVE RESORT
COMPROMISSION POSSIBLE. RESTEZ DISCRÈTE.
Mon souffle se figea.
Aspen Grove. Ici. Maintenant.
Je m’assis lentement sur le bord du lit, la robe encore sur les épaules, les souvenirs de la soirée se superposant soudain à des cartes tactiques invisibles. Ce n’était plus une réunion d’anciens élèves. C’était une zone d’opérations.
Je touchai l’écouteur.
— Poste Spectre-Sept en ligne.
Un souffle statique, puis la voix grave que je connaissais mieux que la mienne.
— Cole. Enfin. On a perdu ton signal pendant quatre heures.
— Événement civil imprévu, répondis-je calmement. Situation ?
— Une taupe. Ancien analyste du programme Atlas. Il vend des fragments d’architecture cyber-militaire à des intermédiaires privés. Nom de couverture : Rowan Hale. Il est censé rencontrer quelqu’un ce soir… dans ton hôtel.
Je fermai les yeux une seconde.
— Vous plaisantez.
— Jamais. Et devine quoi ? Les acheteurs sont déjà sur place. Trois individus non identifiés. Trop propres pour être des touristes.
Je regardai la baie vitrée. En bas, le jardin éclairé ressemblait toujours à une carte postale paisible. Fontaines. Musique douce. Champagne.
— Règles d’engagement ? demandai-je.
— Observation d’abord. Neutralisation seulement si la fuite est imminente. Et Rebecca…
Un léger silence.
— Tu n’es pas censée être là officiellement. Si quelque chose tourne mal, Ghost Viper n’existera pas.
Un sourire sans joie étira mes lèvres.
— Comme d’habitude.
Je rangeai la tablette, glissai le pistolet dans un holster dissimulé à la cuisse, retirai lentement la robe bleue pour enfiler une tenue noire souple que le coffre contenait toujours, comme si l’organisation savait que je ne pouvais jamais être seulement une invitée.
Quand je me regardai dans le miroir, Rebecca Cole, ancienne élève sous-estimée, avait disparu. À sa place se tenait l’ombre que l’OTAN ne reconnaissait pas officiellement.
Je remis la robe par-dessus.
Camouflage parfait.
Le couloir interdit
Minuit venait de passer lorsque je sortis de ma chambre. Le couloir sentait le bois ciré et la richesse silencieuse. Les pas feutrés des clients s’étaient raréfiés. La plupart dormaient. Ou croyaient dormir.
— Spectre-Sept en mouvement, murmurai-je.
— On capte ton signal, répondit l’oreillette. Hale est au niveau inférieur, aile est. Salle de conférence privée C.
Salle C.
C’était ironique. C’était justement là que, plus tôt, Chloé avait donné une interview improvisée sur « la cybersécurité moderne et la transparence gouvernementale ». Ma sœur parlait de sécurité sans imaginer que la vraie passait sous ses talons.
Je descendis l’escalier de service, non l’ascenseur. Discipline ancienne. Toujours préférer les angles morts.
Chaque pas réveillait des fragments de ma vie d’avant : West Point à l’aube, la pluie sur les pistes, les cris des instructeurs, puis les salles sans fenêtres où l’on t’apprend à effacer ton existence.
À l’intersection du couloir est, je m’arrêtai.
Deux hommes.
Costumes noirs, oreillettes mal dissimulées, posture trop rigide pour des invités ivres. L’un parlait à voix basse dans une langue slave. L’autre surveillait les caméras.
Acheteurs.
Je pris une inspiration lente, glissai un badge neutre de ma poche et marchai droit vers eux.
— Excusez-moi, dit-je d’une voix douce, le salon principal est fermé ?
Le premier me jaugea. Son regard descendit sur ma robe, mon visage, mes mains.
— Réservé, répondit-il froidement.
Je laissai apparaître une légère irritation mondaine.
— Je suis avec le groupe Cole-Hartman. On m’attend.
Il hésita une fraction de seconde. Erreur classique. Trop tard.
Je montrai brièvement le badge Ghost, crypté optiquement pour que seuls des capteurs spéciaux en voient la vraie nature. Pour eux, il semblait officiel sans être identifiable.
— Sécurité privée du resort. Problème ?
Ils s’écartèrent.
Je passai.
— Jolie exécution, murmura l’oreillette.
— Ils sous-estiment toujours les femmes en robe, répondis-je.
Rowan Hale
La salle C était éclairée par une lumière froide. À travers la vitre fumée, je distinguais une silhouette assise, nerveuse, tapotant la table.
Rowan Hale.
Ancien génie du Pentagone. Viré pour « instabilité émotionnelle ». En réalité, trop gourmand, pas assez loyal.
Je collai l’oreille à la porte.
— …je vous dis que ce que je possède vaut des milliards, disait Hale. Ce ne sont pas des fichiers ordinaires. C’est l’architecture de commandement fantôme. Les clés pour détourner des systèmes militaires entiers.
Une autre voix répondit, calme, accent neutre :
— Vous serez payé quand nous verrons la marchandise.
Je glissai la tablette hors du coffre portable sous ma robe, activai l’écoute directionnelle.
Les battements de mon cœur ralentirent. Formation Ghost.
— Spectre-Sept, confirmation : Hale est avec deux acheteurs.
— Reçu. Mais attention… on détecte une signature non prévue. Une troisième présence approche par le nord.
Je fronçai les sourcils.
Nord ? Le nord donnait sur… le salon principal.
Je tournai la tête.
Et mon estomac se serra.
Dans le couloir, au bout, une silhouette avançait lentement.
Robe rouge.
Cheveux parfaitement coiffés.
Chloé.
La collision
Elle marchait avec son assurance habituelle, tenant son téléphone comme si elle cherchait du réseau. Sans le savoir, elle entrait dans un champ de mines invisible.
— Centre, murmurai-je, on a un civil prioritaire qui dérive vers la zone chaude.
— Quel civil ?
Je déglutis.
— Ma sœur.
Un silence brutal s’installa dans l’oreillette.
— …Merde.
Chloé s’arrêta à quelques mètres des gardes. L’un d’eux leva la main.
— Madame, cette zone est restreinte.
— Je cherche les toilettes privées, répondit-elle avec ce ton de femme puissante qui n’accepte pas le refus.
Je sortis de l’ombre.
— Chloé.
Elle se retourna, surprise.
— Becca ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu t’es encore perdue dans les couloirs de luxe ?
Je forçai un sourire naturel.
— On pourrait dire ça. Viens, ce n’est pas par là.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Tu me parles comme si tu travaillais ici.
— Disons que je connais mieux l’architecture que toi.
Elle me regarda plus attentivement. Puis son regard glissa vers ma cuisse. Là où la robe laissait deviner, une seconde trop longue, la ligne du holster.
Son visage changea.
— Becca… c’est quoi ça ?
Je m’approchai, baissant la voix.
— Chloé. Tu dois me faire confiance. Maintenant.
— Pourquoi tu es armée ?
Avant que je puisse répondre, un bruit sec résonna derrière la porte de la salle C.
Un verre brisé.
Puis des cris étouffés.
Les gardes se retournèrent.
Chloé aussi.
— Qu’est-ce que…?
La porte explosa vers l’extérieur.
Rowan Hale surgit, le visage pâle, poursuivi par un homme armé.
Tout bascula en une seconde.
Je tirai Chloé vers moi.
— À terre !
Un coup de feu claqua. Le marbre éclata.
Les invités plus loin commencèrent à crier.
Je sortis enfin mon arme.
La Rebecca invisible devenait visible.
— Spectre-Sept engage, annonçai-je froidement.
Je tirai.
Pas pour tuer. Pour neutraliser.
La balle frappa l’épaule de l’acheteur. Il s’effondra.
Le deuxième tenta de fuir.
Je le plaquai contre le mur avec une précision que des années d’entraînement avaient gravée dans mes muscles.
— Ne bouge pas.
Chloé, au sol, me regardait comme si elle voyait un fantôme.
— Becca… qu’est-ce que tu es ?
Les sirènes internes du resort se déclenchèrent enfin.
Sécurité privée.
Chaos.
Je menottai Hale en deux gestes.
— Rowan Hale, vous êtes en état d’arrestation pour trahison stratégique internationale.
Il me fixa, halluciné.
— Qui… qui êtes-vous ?
Je penchai la tête.
— Personne dont vous devez vous souvenir.
Je me tournai vers Chloé.
Elle tremblait légèrement, mais son orgueil tenait encore debout.
— Tu… tu viens de faire tomber un homme armé devant moi.
— Oui.
— Avec un sang-froid que même Jason n’a jamais vu.
Je rangeai mon arme lorsque la sécurité du resort arriva.
— Chloé, écoute-moi bien. Ce que tu as vu ce soir… n’existe pas.
Elle éclata d’un rire nerveux.
— Tu plaisantes.
Je la regardai droit dans les yeux.
— Non.
Son sourire mourut.
— Becca… tu n’as jamais quitté Harvard pour « te chercher », n’est-ce pas ?
Je répondis enfin.
— J’ai quitté Harvard pour empêcher des guerres dont personne ne parle.
Le silence entre nous était plus lourd que toute la salle de bal.